
Les développements actuels au Moyen-Orient ne peuvent sans aucun doute pas être expliqués uniquement par la chronologie des guerres ou par la position actuelle des acteurs. Il s’agit peut-être d’un processus dynamique déclenché par le Déluge d’Al-Aqsa du 7 octobre, qui finira par éloigner l’ensemble de l’ordre existant de son point de départ. Les changements d’une minute à l’autre dans les discours de Trump peuvent être perçus non seulement comme des incohérences liées à son style propre, mais aussi comme des réflexes naturels face à la nécessité de répondre à ce processus dynamique.
La crise énergétique nouée dans le détroit d’Ormuz, la destruction en cours à Gaza, l’équilibre militaire qui se poursuit au Sud-Liban et l’interventionnisme israélien jusque dans les eaux internationales sont les signes d’une transformation bien plus profonde : la région a atteint les limites d’un ordre imposé de l’extérieur et se trouve au seuil de produire sa propre raison stratégique.
L’un des indicateurs les plus critiques de cette transformation est la réponse du Golfe à la crise d’Ormuz. Lors du sommet consultatif extraordinaire tenu le 28 avril à Djeddah, l’approche des dirigeants du Golfe a dépassé la gestion classique des crises et révélé une volonté de transformer la pression en opportunité. Désormais, Ormuz n’est plus seulement un passage maritime ; c’est un laboratoire géopolitique où se teste la capacité de la région à déterminer son propre destin.
Les dirigeants du Golfe semblent appréhender la question au-delà du simple contrôle d’Ormuz, en ouvrant une perspective visant à éliminer la dépendance à ce passage. Les projets de pipelines alternatifs, de réseaux logistiques terrestres et de systèmes de stocks stratégiques communs mis à l’agenda par les pays du Golfe représentent une approche qui renverse les théories classiques de la puissance maritime. Il ne s’agit plus de contrôler un passage, mais de rendre impossible son utilisation comme arme.
Cette approche indique en réalité un changement de paradigme régional. Tandis que l’axe américano-israélien tente d’obtenir des résultats par la force militaire, les acteurs régionaux s’orientent pour la première fois vers la production d’une dissuasion structurelle. Il ne s’agit pas seulement d’un réflexe défensif, mais aussi d’une ambition de construire un nouvel ordre, qui, semble-t-il, ne vise pas uniquement l’Iran mais aussi les États-Unis. Même si les pays de la région maintiennent encore leurs relations à un certain niveau, ils ont bien compris que la principale menace qui pèse sur eux provient de l’axe États-Unis-Israël.
On le sait, Türkiye a développé, avec le corridor céréalier de la mer Noire, un modèle capable de préserver les chaînes d’approvisionnement mondiales même en temps de guerre. Aujourd’hui, un modèle similaire pourrait être appliqué sur l’axe allant d’Ormuz à Gaza. Mais cette fois, il ne s’agit pas seulement d’une médiation technique ; il s’agit de la construction d’une intégration stratégique turco-arabe plus large.
Ce champ ne dispose pas encore d’une traduction institutionnelle. C’est précisément là que se manifeste la mission historique de Türkiye : produire une nouvelle raison régionale reliant la Ligue arabe et le monde islamique à travers la sécurité énergétique, le commerce, la logistique et la diplomatie humanitaire.
La nouvelle initiative de la flottille Sumud, ainsi que l’intervention israélienne dans les eaux grecques en réponse, montrent que la mer est en train de s’arrêter pour le monde structuré autour de l’axe Israël-États-Unis.
Ces flottilles, qui visent à acheminer une aide humanitaire à Gaza, ne transportent pas seulement de l’aide ; elles portent aussi sur le terrain la conscience et la légitimité du système international. Le fait qu’Israël intervienne contre ces navires en eaux internationales ou à proximité de la Grèce n’est pas une démonstration de force, mais au contraire le signe d’un blocage stratégique.
Cela révèle une réalité plus large : l’axe américano-israélien peut encore être puissant, mais sa capacité à produire des résultats s’affaiblit.
En revanche, la région évolue pour la première fois dans une direction différente. La vision apparue à Djeddah comprend des mesures concrètes visant à diversifier les routes énergétiques, renforcer les connexions terrestres et constituer des stocks stratégiques communs. Il s’agit d’un pas susceptible de transformer le destin non seulement du Golfe, mais de toute la région.
Lorsque ces quatre éléments se combinent, ce qui émerge n’est pas une alliance classique, mais une nouvelle géopolitique civilisationnelle.
Cette géopolitique ne repose pas sur des blocs militaires ; au contraire, elle élargit l’espace de liberté en réduisant les dépendances. Lorsque la stratégie du Golfe visant à réduire la dépendance à Ormuz se combine avec la vision de Türkiye comme hub logistique, la région peut, pour la première fois, se rapprocher d’un ordre qu’elle construit elle-même, et non imposé par des puissances extérieures.
En conclusion, ce qui se joue aujourd’hui n’est pas une somme de crises, mais un moment fondateur.
Les contradictions de Trump, l’agressivité d’Israël et l’impasse du système mondial montrent que l’ancien ordre s’effondre. En revanche, la nouvelle raison stratégique qui se dessine à Djeddah, les dynamiques de résistance sur le terrain et la position de Türkiye dans ce processus révèlent qu’un ordre alternatif est possible.
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