D’Ormuz à Gaza, de Türkiye à Sumud : là où la mer s’arrête pour les États-Unis et Israël

11:182/05/2026, Cumartesi
MAJ: 2/05/2026, Cumartesi
Yasin Aktay

Les développements actuels au Moyen-Orient ne peuvent sans aucun doute pas être expliqués uniquement par la chronologie des guerres ou par la position actuelle des acteurs. Il s’agit peut-être d’un processus dynamique déclenché par le Déluge d’Al-Aqsa du 7 octobre, qui finira par éloigner l’ensemble de l’ordre existant de son point de départ. Les changements d’une minute à l’autre dans les discours de Trump peuvent être perçus non seulement comme des incohérences liées à son style propre, mais aussi

Les développements actuels au Moyen-Orient ne peuvent sans aucun doute pas être expliqués uniquement par la chronologie des guerres ou par la position actuelle des acteurs. Il s’agit peut-être d’un processus dynamique déclenché par le Déluge d’Al-Aqsa du 7 octobre, qui finira par éloigner l’ensemble de l’ordre existant de son point de départ. Les changements d’une minute à l’autre dans les discours de Trump peuvent être perçus non seulement comme des incohérences liées à son style propre, mais aussi comme des réflexes naturels face à la nécessité de répondre à ce processus dynamique.


La crise énergétique nouée dans le détroit d’Ormuz, la destruction en cours à Gaza, l’équilibre militaire qui se poursuit au Sud-Liban et l’interventionnisme israélien jusque dans les eaux internationales sont les signes d’une transformation bien plus profonde : la région a atteint les limites d’un ordre imposé de l’extérieur et se trouve au seuil de produire sa propre raison stratégique.


Dans le Golfe, une nouvelle volonté : Ormuz n’est plus un simple passage


L’un des indicateurs les plus critiques de cette transformation est la réponse du Golfe à la crise d’Ormuz. Lors du sommet consultatif extraordinaire tenu le 28 avril à Djeddah, l’approche des dirigeants du Golfe a dépassé la gestion classique des crises et révélé une volonté de transformer la pression en opportunité. Désormais, Ormuz n’est plus seulement un passage maritime ; c’est un laboratoire géopolitique où se teste la capacité de la région à déterminer son propre destin.


Les dirigeants du Golfe semblent appréhender la question au-delà du simple contrôle d’Ormuz, en ouvrant une perspective visant à éliminer la dépendance à ce passage. Les projets de pipelines alternatifs, de réseaux logistiques terrestres et de systèmes de stocks stratégiques communs mis à l’agenda par les pays du Golfe représentent une approche qui renverse les théories classiques de la puissance maritime. Il ne s’agit plus de contrôler un passage, mais de rendre impossible son utilisation comme arme.


Les États-Unis ne sont pas le protecteur du Golfe, mais sa menace


Cette approche indique en réalité un changement de paradigme régional. Tandis que l’axe américano-israélien tente d’obtenir des résultats par la force militaire, les acteurs régionaux s’orientent pour la première fois vers la production d’une dissuasion structurelle. Il ne s’agit pas seulement d’un réflexe défensif, mais aussi d’une ambition de construire un nouvel ordre, qui, semble-t-il, ne vise pas uniquement l’Iran mais aussi les États-Unis. Même si les pays de la région maintiennent encore leurs relations à un certain niveau, ils ont bien compris que la principale menace qui pèse sur eux provient de l’axe États-Unis-Israël.


L’Iran peut constituer une menace non pas pour le Golfe en soi, mais pour la présence expansionniste et coloniale des États-Unis dans la région. Et s’il devient une menace pour les pays du Golfe, c’est uniquement parce que les États-Unis utilisent ces pays comme bouclier.
La présence américaine ou sa prétendue protection n’apporte aucun avantage au Golfe.
Tel un mauvais chien de garde, elle ne fait qu’amener le loup au troupeau. Le Golfe n’a pas besoin d’un tel protecteur.

Ces éléments n’ont certes pas été exprimés ouvertement lors de la réunion de Djeddah, mais il apparaît que ce tableau devient de plus en plus clair autour de cette table. À mesure qu’il se clarifie, un nouvel horizon s’ouvre non seulement pour la région, mais pour l’ensemble de l’unité turco-arabo-islamique. Le point atteint aujourd’hui par le Golfe traduit une prise de conscience sérieuse : le rôle sioniste à l’origine des blocages à Gaza, au Liban, en Libye et au Soudan constitue une menace plus grande pour l’existence et l’unité arabes que l’Iran. Cette prise de conscience pousse progressivement à dépasser les structures existantes et à se tourner vers de nouvelles politiques et formations. Pour l’heure, la recherche la plus concrète consiste à réduire la dépendance à Ormuz.
À ce stade, il est évident que Türkiye offre une opportunité et une perspective importantes.

La mission fondatrice de Türkiye


On le sait, Türkiye a développé, avec le corridor céréalier de la mer Noire, un modèle capable de préserver les chaînes d’approvisionnement mondiales même en temps de guerre. Aujourd’hui, un modèle similaire pourrait être appliqué sur l’axe allant d’Ormuz à Gaza. Mais cette fois, il ne s’agit pas seulement d’une médiation technique ; il s’agit de la construction d’une intégration stratégique turco-arabe plus large.


Car il apparaît clairement aujourd’hui que la Ligue arabe ne peut porter seule ce fardeau. De même, l’Organisation de la coopération islamique reste, dans sa forme actuelle, éloignée de toute capacité d’influence politique.
En revanche, la réalité sur le terrain est différente : la résistance de l’Iran, la continuité de la Palestine, l’équilibre au Liban et le repositionnement stratégique du Golfe créent un champ de force fragmenté mais potentiellement unifiable.

Ce champ ne dispose pas encore d’une traduction institutionnelle. C’est précisément là que se manifeste la mission historique de Türkiye : produire une nouvelle raison régionale reliant la Ligue arabe et le monde islamique à travers la sécurité énergétique, le commerce, la logistique et la diplomatie humanitaire.


Sumud : là où la mer s’arrête pour Israël et les États-Unis


La nouvelle initiative de la flottille Sumud, ainsi que l’intervention israélienne dans les eaux grecques en réponse, montrent que la mer est en train de s’arrêter pour le monde structuré autour de l’axe Israël-États-Unis.


Ces flottilles, qui visent à acheminer une aide humanitaire à Gaza, ne transportent pas seulement de l’aide ; elles portent aussi sur le terrain la conscience et la légitimité du système international. Le fait qu’Israël intervienne contre ces navires en eaux internationales ou à proximité de la Grèce n’est pas une démonstration de force, mais au contraire le signe d’un blocage stratégique.


Car une véritable puissance ne craint pas un navire civil d’aide humanitaire.
Ces interventions montrent que ce n’est pas la capacité militaire d’Israël qui est en cause, mais l’érosion de sa légitimité politique. Un acteur qui tente d’empêcher des initiatives humanitaires même en mer cherche en réalité à compenser, par la violation du droit, les résultats qu’il n’a pas pu obtenir sur le terrain.

Cela révèle une réalité plus large : l’axe américano-israélien peut encore être puissant, mais sa capacité à produire des résultats s’affaiblit.


Pas de résultat à Gaza. Pas de supériorité décisive au Liban. Aucun changement de régime possible en Iran. Aucun contrôle absolu à Ormuz.

Là où la mer commence pour la région


En revanche, la région évolue pour la première fois dans une direction différente. La vision apparue à Djeddah comprend des mesures concrètes visant à diversifier les routes énergétiques, renforcer les connexions terrestres et constituer des stocks stratégiques communs. Il s’agit d’un pas susceptible de transformer le destin non seulement du Golfe, mais de toute la région.


À ce stade, le modèle proposé par Türkiye peut unir ces éléments : une initiative de sécurité énergétique centrée sur Ormuz, des réseaux terrestres et ferroviaires reliant l’Europe via Türkiye, des corridors humanitaires permanents pour Gaza et une diplomatie coordonnée entre le monde arabe et le monde islamique.

Lorsque ces quatre éléments se combinent, ce qui émerge n’est pas une alliance classique, mais une nouvelle géopolitique civilisationnelle.


Cette géopolitique ne repose pas sur des blocs militaires ; au contraire, elle élargit l’espace de liberté en réduisant les dépendances. Lorsque la stratégie du Golfe visant à réduire la dépendance à Ormuz se combine avec la vision de Türkiye comme hub logistique, la région peut, pour la première fois, se rapprocher d’un ordre qu’elle construit elle-même, et non imposé par des puissances extérieures.


En conclusion, ce qui se joue aujourd’hui n’est pas une somme de crises, mais un moment fondateur.


La question devant Türkiye


Les contradictions de Trump, l’agressivité d’Israël et l’impasse du système mondial montrent que l’ancien ordre s’effondre. En revanche, la nouvelle raison stratégique qui se dessine à Djeddah, les dynamiques de résistance sur le terrain et la position de Türkiye dans ce processus révèlent qu’un ordre alternatif est possible.


La question qui se pose désormais à Türkiye est la suivante : sera-t-elle un simple spectateur de ce nouvel ordre, ou en sera-t-elle un acteur fondateur ?
La réponse ne réside pas seulement dans les choix diplomatiques, mais dans la capacité à affirmer avec courage une vision qui unira la région. Car il ne s’agit plus seulement d’Ormuz, de Gaza ou du Liban. Il s’agit de savoir si le monde arabe et islamique pourra écrire son propre destin de ses propres mains.
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