
La guerre lancée contre l’Iran par les États-Unis et Israël pour des motifs impérialistes à la fois théo-politiques ou pétro-politiques crée un nouvel environnement qui ne modifie pas seulement les équilibres militaires, mais nous oblige aussi à revisiter les cadres conceptuels que nous utilisons pour comprendre la région. La manière dont nous devons comprendre Israël et les États-Unis n’est en réalité pas si complexe. Leurs motivations relèvent de l’occupation, du sionisme, de l’exploitation et d’une volonté de maintenir le Moyen-Orient sous contrôle.
La géographie et la démographie que nous appelons le Moyen-Orient ne constituent évidemment pas un ensemble homogène. Avec le Golfe, l’Iran, la Türkiye et leurs peuples, cette région demeure fragmentée entre des conditions coloniales ou semi-coloniales héritées de l’après-Première Guerre mondiale, des situations d’occupation réelle ou mentale, et des luttes de pouvoir opposant ceux qui ont accepté cet état de domination et ceux qui y résistent.
Il y a, par exemple, un Iran qui soutenait, au nom d’un supposé "axe de résistance" contre Israël, le régime syrien qui a pourtant mené jusqu’à récemment une répression impitoyable contre son propre peuple. De l’autre côté, il existe des populations qui pourraient potentiellement opposer à Israël et à ses soutiens une véritable résistance — non pas à la manière d’Assad, mais de manière authentique — et qui ont pourtant subi la pression et l’oppression de cet axe dit de résistance.
La situation est donc extrêmement complexe. Comment s’y retrouver ? Avec quelle grille d’analyse ? Il ne faut pas renoncer. Nous devons continuer à essayer de comprendre chaque acteur dans son propre contexte.
Dans ce tableau complexe, comprendre l’Iran et sa politique étrangère n’est pas une question simple. Expliquer toutes les actions de l’Iran uniquement par le chiisme ne nous mène nulle part et ne permet pas de rendre compte de la réalité. L’Iran ne peut pas être réduit à la révolution islamique de 1979 et aux motivations idéologiques qui l’ont façonnée. Dans les périodes que nous traversons, les explications simplistes et les clichés peuvent sembler séduisants, mais ils nous empêchent souvent de comprendre la véritable nature des acteurs et des dynamiques en jeu.
Sur la manière de comprendre l’Iran et le chiisme historique, l’ouvrage récent d’Abdülkadir Şen, intitulé "Construire un mythe : le Croissant chiite et la théopolitique de l’Iran", long de 482 pages, offre une perspective particulièrement éclairante sur les racines des rivalités de l’Iran au sein du monde musulman. C’est un travail extrêmement documenté qui mérite absolument d’être lu. Cependant, les racines de la politique étrangère iranienne ne peuvent pas être expliquées uniquement par le chiisme ou par des motivations théo-politiques. En dernière analyse, d’autres facteurs semblent aussi déterminer — ou surdéterminer — le poids de ces facteurs idéologiques.
Cette réflexion m’a été inspirée ces derniers jours par un article du politologue M. Hakan Yavuz publié récemment sur atlasthink.org et intitulé "La logique stratégique de l’Iran : Fuller, Nasr et les conséquences de la guerre de 2026". Yavuz propose d’examiner conjointement les travaux de Graham Fuller et de Vali Nasr afin d’offrir une approche originale et pertinente pour comprendre le comportement stratégique de l’Iran.
Le point qu’il met en évidence est simple mais fondamental : expliquer les comportements de l’Iran uniquement par l’idéologie est insuffisant. Dans de nombreuses analyses occidentales, l’Iran est présenté comme un acteur irrationnel guidé par une idéologie révolutionnaire. Or l’Iran agit le plus souvent comme un État évoluant dans des contraintes historiques et géopolitiques.
Cette perspective ne vise ni à disculper ni à condamner l’Iran, mais simplement à le comprendre. Car expliquer un acteur uniquement par son idéologie produit souvent un récit simplificateur qui masque ses véritables motivations stratégiques.
L’un des premiers points soulignés dans l’article de Yavuz est que le récit occidental dominant de la "rupture révolutionnaire" est largement exagéré. Selon cette lecture, la révolution iranienne de 1979 aurait totalement transformé la politique étrangère du pays. L’Iran du Shah était un allié intégré à l’Occident, tandis que l’Iran post-révolutionnaire serait devenu un régime idéologique.
Or les analyses géopolitiques formulées il y a déjà longtemps par Graham Fuller, ainsi que les travaux plus récents de Vali Nasr, montrent que ce récit est incomplet. La politique étrangère de l’Iran n’est pas déterminée uniquement par l’idéologie. Les réalités géopolitiques auxquelles l’État iranien est confronté demeurent, quels que soient les régimes.
L’Iran se situe en effet à l’un des carrefours géopolitiques les plus sensibles du monde. À la jonction de l’Asie centrale, du Caucase, de l’Asie du Sud et du Moyen-Orient, cette position a historiquement donné aux élites iraniennes un sentiment de centralité stratégique.
L’héritage des empires perses a conduit ces élites à se percevoir comme une puissance régionale naturelle. Ainsi, la quête d’influence régionale de l’Iran n’est pas propre à la République islamique. Sous le Shah déjà, l’Iran aspirait à devenir la puissance dominante du Golfe. L’article de Yavuz insiste particulièrement sur cette continuité.
L’autre élément que Yavuz met en avant, en s’appuyant sur les analyses de Vali Nasr, est le rôle déterminant du traumatisme de la guerre Iran-Irak dans la formation de la mentalité stratégique iranienne. Ce conflit des années 1980 a laissé deux leçons majeures.
La première est que l’Iran peut se retrouver isolé dans le système international. À l’époque, de nombreuses puissances régionales et mondiales soutenaient l’Irak.
La seconde est que l’Iran a compris qu’il ne pouvait pas rivaliser avec les grandes puissances sur le plan militaire conventionnel.
C’est pourquoi l’Iran a développé une stratégie différente : l’utilisation de forces par procuration, la guerre asymétrique et une stratégie dite de "patience stratégique". Ce que l’Occident décrit souvent comme une expansion idéologique — à travers le Hezbollah, les réseaux de milices en Irak ou les relations au Yémen — constitue en réalité, du point de vue iranien, une stratégie de sécurité. L’Iran cherche à construire un réseau régional de dissuasion face à des adversaires qu’il ne peut affronter directement.
Cependant, la guerre actuelle ne se limite pas à la question du comportement de l’Iran. Le véritable enjeu est de savoir comment ce conflit va transformer les équilibres de pouvoir au Moyen-Orient. L’affaiblissement de l’Iran ne rendra pas automatiquement la région plus stable. L’histoire montre même souvent l’inverse.
La destruction de l’Irak en 2003 n’a pas apporté la stabilité au Moyen-Orient. Elle a au contraire ouvert une période marquée par l’effondrement des structures étatiques, le renforcement des réseaux de milices et l’intensification des rivalités régionales.
Un scénario similaire pourrait se produire avec l’Iran. Son affaiblissement ne produirait pas nécessairement un Iran pro-occidental. Au contraire, il pourrait faire émerger un Iran plus nationaliste, plus militarisé et dominé par des élites sécuritaires.
Autrement dit, l’idéologie révolutionnaire chiite pourrait laisser place à un nationalisme iranien puissant. Mais cela ne mettrait pas fin aux rivalités régionales ; cela en modifierait simplement la forme.
Un autre point important concerne l’évolution de la stratégie américaine. Les États-Unis ne souhaitent plus mener de grandes occupations militaires comme en Irak ou en Afghanistan. Ils privilégient désormais une stratégie de "guerre à distance" reposant sur les drones, les opérations cybernétiques et des frappes militaires ciblées.
Cette stratégie peut réduire les coûts pour Washington. Mais pour le Moyen-Orient, elle comporte un risque majeur : elle affaiblit les États sans pour autant construire un nouvel ordre régional stable.
À long terme, cette dynamique pourrait accélérer la fragmentation de la région et ouvrir de nouveaux espaces d’influence pour des acteurs comme la Chine ou la Russie.
Dans ce contexte, une question particulièrement importante pour la Türkiye attire l’attention : un nouveau débat qui émerge dans certains milieux stratégiques israéliens.
Certains analystes de sécurité israéliens commencent à évoquer l’idée que, si la menace iranienne s’affaiblit, la Türkiye pourrait devenir le "prochain rival stratégique".
La première est l’expansion du champ d’action régional de la Türkiye au cours des vingt dernières années. La Türkiye n’est plus simplement un pays situé sur le flanc sud-est de l’OTAN. Son influence diplomatique et politique s’étend désormais des Balkans au Caucase, et de l’Afrique au Golfe.
La deuxième raison est la recherche d’autonomie stratégique d’Ankara. Tout en restant au sein de l’alliance occidentale, la Türkiye mène une politique visant à accroître son indépendance stratégique.
La troisième raison est la position claire de la Türkiye sur la question palestinienne, qui entretient depuis longtemps des tensions avec Israël.
Pour ces raisons, certains stratèges israéliens envisagent désormais la Türkiye comme un défi potentiel dans l’ordre régional de l’après-Iran.
La première implication est que la politique d’autonomie stratégique de la Türkiye gagnera encore en importance. Dans une région marquée par la rivalité entre grandes puissances, il devient de plus en plus difficile de mener une politique dépendante d’un seul axe.
La seconde est que la capacité diplomatique de la Türkiye sera déterminante. L’affaiblissement de l’Iran ou la dissolution de ses réseaux régionaux pourrait faire émerger de nouvelles lignes de conflit. Dans ce contexte, la Türkiye pourrait jouer un rôle d’équilibre.
En définitive, la politique de l’Iran ne peut être comprise uniquement à travers l’idéologie ; elle est également façonnée par des contraintes géopolitiques et des expériences historiques. Mais aujourd’hui, la question dépasse largement la compréhension de l’Iran.
Un nouveau cycle géopolitique semble s’ouvrir au Moyen-Orient. Dans cette nouvelle phase, le rôle de la Türkiye devient de plus en plus central.
La Türkiye ne sera pas seulement spectatrice de cette transformation ; elle pourrait en devenir l’un des acteurs déterminants. La véritable question est donc la suivante : la Türkiye deviendra-t-elle la puissance d’équilibre du nouveau Moyen-Orient, ou acceptera-t-elle simplement le rôle que d’autres puissances lui assigneront dans le jeu stratégique ?
Il semble que la réponse à cette question déterminera non seulement l’avenir de la Türkiye, mais aussi celui de l’ensemble de la région.
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