Un appel à l’unité dans le monde turc : la vision de Yusuf Akçura

09:4726/03/2026, jeudi
MAJ: 26/03/2026, jeudi
Cemil Doğaç İpek

Au cours de l’une des périodes les plus tumultueuses de l’histoire turque, Yusuf Akçura figure parmi les grandes figures qui ont façonné le destin de la nation, non seulement par l’épée, mais aussi par la plume et par une vision stratégique profonde. Des rives de la Volga jusqu’au cœur d’Ankara, il a consacré sa vie à l’idéal de l’unité turque. Il a ainsi posé les fondements intellectuels de l’État turc appelé à renaître des cendres d’un empire en ruine. Yusuf Akçura est né le 2 décembre 1876 dans

Au cours de l’une des périodes les plus tumultueuses de l’histoire turque, Yusuf Akçura figure parmi les grandes figures qui ont façonné le destin de la nation, non seulement par l’épée, mais aussi par la plume et par une vision stratégique profonde. Des rives de la Volga jusqu’au cœur d’Ankara, il a consacré sa vie à l’idéal de l’unité turque. Il a ainsi posé les fondements intellectuels de l’État turc appelé à renaître des cendres d’un empire en ruine.


Yusuf Akçura est né le 2 décembre 1876 dans la ville russe de Simbir, au sein d’une famille turque distinguée. Durant son enfance, il effectue des allers-retours entre Kazan et Istanbul, deux pôles majeurs du monde turc. Après la mort de son père alors qu’il n’avait que deux ans, il s’installe à Istanbul avec sa mère à l’âge de sept ans, marquant ainsi le début de son ancrage dans la sphère ottomane.


Une pensée fondatrice du nationalisme turc


Un tournant décisif dans son parcours intervient avec son essai
"Trois styles de politique"
, rédigé à Kazan en 1904. Ce texte l’impose comme l’une des figures majeures de la pensée politique turque. Il constitue le premier manifeste du nationalisme turc et trace une feuille de route vers l’idéal de la
Kızıl Elma (idéal symbolique d’expansion et d’unité du monde turc).

Dans cet essai, Akçura analyse trois options pour sauver l’Empire ottoman de l’effondrement : l’ottomanisme, l’islamisme et le turquisme. Il considère l’ottomanisme, qui vise à forger une
"nation ottomane"
commune, comme irréalisable dans le contexte politique de l’époque.
Quant à l’islamisme, bien qu’il reconnaisse sa cohérence théorique dans l’unification des musulmans, il estime que les puissances européennes, notamment la Grande-Bretagne, la Russie et la France, ne permettraient jamais sa concrétisation en raison de leurs intérêts coloniaux.

La voie qu’il privilégie clairement est celle du nationalisme turc.
Il considère le monde turc comme une entité unifiée et affirme que les Turcs ottomans doivent en prendre la tête, à l’image du rôle joué par le Japon en Asie. Pour lui, l’unité turque n’est pas un rêve abstrait, mais un programme politique concret permettant aux Turcs de retrouver leur place dans le monde. Cette approche réaliste deviendra l’un des piliers de la philosophie fondatrice de la République.

De l’intellectuel à l’homme d’État


Le nationalisme d’Akçura s’inscrit dans une vision globale qui dépasse les frontières. Il agit comme un passeur entre les différentes communautés turques, faisant connaître les Turcs du Nord aux Turcs ottomans. Lors de la révolution russe de 1905, il fonde notamment l’Alliance des musulmans de Russie afin de défendre les droits des Turcs vivant sous domination russe, et milite activement à travers le journal
"Kazan Muhbiri"
. Il incarne ainsi pleinement la devise d’Ismail Gaspıralı : "L’unité dans la langue, la pensée et l’action".

Il contribue également à la fondation de la revue Türk Yurdu
et de plusieurs associations turques, offrant un espace d’expression aux intellectuels nationalistes. À ses yeux, le monde turc constitue une vaste communauté, s’étendant des Balkans à la Grande Muraille de Chine, partageant une histoire et un destin communs. Face à une époque marquée par la marginalisation des Turcs et l’effacement progressif de leurs langues et de leurs histoires, il œuvre à raviver la mémoire nationale, notamment à travers des ouvrages comme L’Année des Turcs (1928).

Au-delà de son rôle intellectuel, Akçura participe activement à la vie politique. Il prend part à la Lutte nationale et devient une figure de l’État naissant.
Arrivé à Ankara en 1921, il rejoint l’entourage de Gazi Mustafa Kemal Pacha. À partir de 1923 et jusqu’à sa mort, il siège à la Grande Assemblée nationale, représentant Istanbul puis Kars.

Au Parlement, il met en avant les dimensions populiste et étatiste de sa pensée. Il défend l’octroi de crédits aux agriculteurs modestes par l’intermédiaire de la Banque agricole. Témoignant des conditions difficiles des mineurs de Zonguldak, il porte leur situation à l’attention du Parlement.
Son projet de Code du travail de 1925, composé de 99 articles, constitue une tentative pionnière de régulation des droits des travailleurs, du salaire minimum et du temps de travail, même s’il n’est pas adopté.
Il souligne avec insistance que l’indépendance politique ne peut être dissociée d’une économie nationale forte.

Dans les dernières années de sa vie, à la tête de la Société historique turque, il contribue activement à l’élaboration de la thèse historique turque. Il s’efforce de démontrer, sur des bases scientifiques, l’ancienneté et l’importance des Turcs dans l’histoire de la civilisation.
Sa lecture de figures comme Gengis Khan reflète une conception large et inclusive de l’histoire turque.

La vision d’Akçura ne se limite pas à un nationalisme étroit. Elle repose sur l’idée d’une unité historique, linguistique et culturelle entre les peuples turcs, appelée à se traduire par des coopérations concrètes sur les plans politique, économique et culturel.


À l’aune du présent, les relations établies avec les républiques turcophones devenues indépendantes après la dissolution de l’Union soviétique apparaissent comme une concrétisation de cette vision.
L’Organisation des États turciques, la solidarité entre la Türkiye et l’Azerbaïdjan lors de la libération du Karabakh, ainsi que les positions adoptées sur la question chypriote illustrent la mise en pratique des idées d’Akçura.

À sa disparition, le 11 mars 1935, Yusuf Akçura laisse bien plus qu’une œuvre intellectuelle : il lègue une cause, celle de l’unité turque, qui continue d’inspirer les générations. Comme l’a exprimé Sadri Maksudi Arsal :
"Tout est éphémère. Seuls les noms honorables perdurent. Yusuf Bey a laissé derrière lui un nom véritablement honorable."

Cette publication de grande valeur, compilée par la Fondation pour l’éducation et la culture Ülkü Ocakları à partir de trois ouvrages de Yusuf Akçura, m’est également parvenue. Je tiens à adresser mes remerciements à M. Ahmet Yiğit Yıldırım, président de cette fondation, pour cet ouvrage remarquable.
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